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Un passe-temps d’illettrés

09 mai, 2009 Par: FatMat Catégorie: Back to basics

flick

Le jeu vidéo est un passe-temps d’illettrés. Une activité qui ne demande aucun effort, qui ne suppose aucune suite dans les idées, ne soulève aucune question, n’aborde sérieusement aucun problème, n’allume aucune passion. Le dynamisme même du jeu nous arrache les images sur lesquelles notre rêverie aimerait s’arrêter. Les plaisirs sont offerts au joueur sans qu’il ait besoin d’y participer autrement que par une molle et vague adhésion.

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Ces plaisirs se succèdent avec une rapidité fébrile, si fébrile même que le joueur n’a presque jamais le temps de comprendre ce qu’on lui glisse sous le nez. Tout est disposé pour que l’on n’ait pas lieu de s’ennuyer, surtout ! Pas lieu de faire acte d’intelligence, pas lieu de discuter, de réagir, de participer d’une manière quelconque. Et cette machine terrible, compliquée d’éblouissements, de luxe, de musique, de voix humaines, cette machine d’abêtissement et de dissolution compte aujourd’hui parmi les industries les plus profitables du monde.

Jamais invention ne rencontra, dès son aurore, intérêt plus général et plus ardent. Le jeu vidéo est encore dans son enfance, je le sais. Mais le monde entier lui a fait crédit. Le jeu a, dès son début, enflammé les imaginations, rassemblé des capitaux énormes, conquis la collaboration des ingénieurs et des foules, fait naître, employé, usé des talents innombrables, variés, surprenants. Il consomme une effarante quantité d’énergie, de courage et d’invention. Tout cela pour un résultat dérisoire. Je donne toute la bibliothèque vidéoludique du monde, y compris ce que les game designers appellent pompeusement leurs « classiques », pour une pièce de Molière, pour un tableau de Rembrandt, pour une fugue de Bach…

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Toutes les œuvres qui ont tenu quelque place dans ma vie, toutes les œuvres d’art dont la connaissance a fait de moi un homme, représentaient, d’abord, une conquête. J’ai dû les aborder de haute lutte et les mériter après une fervente passion. Il n’y a pas lieu, jusqu’à nouvel ordre, de conquérir le jeu vidéo. Il ne soumet notre esprit et notre cœur à nulle épreuve. Il nous dit tout de suite tout ce qu’il sait. Il est sans mystère, sans détours, sans tréfonds, sans réserves. Il s’évertue pour nous combler et nous procure toujours une pénible sensation d’inassouvissement. Par nature, il est mouvement ; mais il nous laisse immobiles, appesantis et comme paralytiques.

Beethoven, Wagner, Baudelaire, Mallarmé, Godard, Vinci – je cite pêle-mêle, j’en appelle six, il y en a cent, voilà vraiment l’art. Pour comprendre l’œuvre de ces grands hommes, pour en exprimer, en humer le suc, j’ai fait, je fais toujours des efforts qui m’élèvent au-dessus de moi-même et qui comptent parmi les plus joyeuses victoires de ma vie. Le jeu vidéo parfois m’a diverti, parfois même ému ; jamais il ne m’a demandé de me surpasser sur le plan spirituel. Ce n’est pas un art, ce n’est pas l’art.

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scenes

Tu auras peut-être reconnu, habile lecteur, un texte célèbre et souvent cité, la grande tirade de Duhamel contre le cinéma ; qui doit dater de la fin des années 1920, publiée en 1930, dans Scènes de la vie future. J’ai simplement coupé un paragraphe, oté l’expression la plus célèbre (« un divertissement d’ilotes »), ajouté Godard pour brouiller un peu les pistes et évidemment remplacé « cinéma » par « jeu » ou « jeu vidéo » dans l’ensemble du texte. Quelle morale pour cette histoire ?

Moralité ? Le jeu vidéo récolte le même type de critiques que le cinéma :

  • nous transforme en zombies « immobiles, appesantis et comme paralytiques »,
  • corrompt l’esprit de la jeunesse (« un peuple hébété par des plaisirs fugitifs, épidermiques, obtenus sans le moindre effort intellectuel, j’affirme qu’un tel peuple se trouvera, quelque jour, incapable de mener à bien une œuvre de longue haleine et de s’élever, si peu que ce soit, par l’énergie de la pensée », passage coupé),
  • ne laisse aucune place à la réflexion et à la rêverie (« Le dynamisme même du jeu nous arrache les images sur lesquelles notre rêverie aimerait s’arrêter »…), etc

Conclusion. Malgré les critiques de ce genre, le cinéma est depuis longtemps massivement reconnu comme un art à part entière. Les critiques actuelles du jeu vidéo qui affirment en cœur « ce n’est pas un art, ce n’est pas de l’art » se plantent autant que Duhamel s’est planté. La haine de la culture populaire manque cruellement d’originalité.

10 commentaires à propos de “Un passe-temps d’illettrés”


  1. FatMat dit :

    En même temps, je suis partagé : et si l’effet de manche était un peu facile ? Et si les critères de Duhamel n’étaient pas si bêtes ? Et si nous méritions de meilleurs jeux vidéo ?

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  2. Bravo, très bon ! Je vais faire tourner…

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  3. Le parallèle à ceci de pertinent que lorsque Duhamel écrit, le cinéma à 25 ans… Aurait-il écrit la même chose après avoir vu un Fritz Lang , un Godard , un Kubrick ou un Jean Rollin ( non je déconne ) ?
    J’aimerais bien savoir quels sont les « classiques » dont il parle…

    On peut espérer que les grands classiques du jeu vidéo ne sont pas encore écrit, quoique, en voyant l’industrie d’aujourd’hui, on peut aussi craindre le pire…

    Une moralité à en tirer en tous cas: ne pas ouvrir sa mouille trop tôt.

    mes 1.147026391 centimes d’euro.

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    • FatMat dit :

      @case : je n’ai pas la date exacte du texte sur le cinéma. Le livre est publié en 1930. J’aurai daté le texte de Duhamel à vue de nez du début des années 20, mais dans une phrase il est fait mention de « cette machine terrible, compliquée d’éblouissements, de luxe, de musique, de voix humaines » ; ce qui amène à penser que le texte est contemporain du succès du parlant. (Confirmation apparente de la date dans une réponse, pro-cinéma, de 1930, elle aussi : http://josephdelteil.net/cinema.htm). Donc quand Duhamel écrit le cinéma a 35 ans (si on prend les Lumière), 39 (Edison). Il a pu voir le Dr Mabuse (1922), Metropolis (1926). Les classiques, je suppose quelque chose du genre Chaplin, Griffith, Gance ; sans parler des divers courants artistiques qui se sont emparés du cinéma dans les années 1920.

      Et si les classiques du jeu vidéo étaient encore à inventer … par une véritable histoire du jeu vidéo ?

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  4. MacMillan dit :

    Pas mal du tout! Après que Liquid m’ait expliqué tout ça.

    C’est comme beaucoup de choses…même à l’époque des oeuvres en peinture. On peut faire ce parallèle pour le comportement bête mais humain. Quand une nouvelle forme d’art débarquait, que ce soit le mouvement impressioniste ou baroque, peu importe, ce nouveau mouvement fut très vite critiqué sous pretexte que ça ne suivait pas les canons déjà écrit de « l’art ». En clair, quelque chose de jeune et nouveau, ça en fait chier plus d’un.

    Dans plusieurs années, on aura surement l’occasion de tous rire car étrangement, j’ai le sentiment que le jeu video aura autant d’importance que le cinéma. Le jeu video, critiqué aujourd’hui, deviendra un modèle et un art.

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  5. AlbanX dit :

    Et si on s’en foutait ?

    Après tout pourquoi est-ce que le jeu vidéo devrait avoir les mêmes attributs que le cinéma, que la peinture, que la littérature ?
    A-t-on exigé de remplacer ces formes d’expressions ?
    Doit-on choisir entre le jeu vidéo et le reste ?

    Quand je veux m’instruire je lis, quand je veux vivre des émotions je vais au cinéma, quand je veux contempler et ressentir je me paye une bonne expo.
    Et quand je veux m’amuser, mon ami, il n’y a rien de mieux qu’une belote avec les potes…ou une horde sur Gears of War 2.

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  6. @AlbanX : La question est sophistique :
    Pourquoi choisir ça n’est pas la question, on pourrait très bien dire qu’au sein des jeux vidéo on choisit de se faire une Horde sur GoW 2 ou se faire un jeu artistique dans lequel on prend son temps et on réfléchi.
    D’ailleurs on le fait déjà avec notre pouvoir moderne individuel, je me fais un braid si je veux me prendre la tête, un Star si je veux tels ou tels sentiments, un L4D2 si j’en veux d’autres, un Torchlight encore… On choisit, nous on s’intéresse aux jeux.

    Maintenant effectivement, il y a cette question que tu évoques FatMat, celle de la difficulté. Oui, c’est vrai, les jeux sont simples. Ils sont simples même les plus durs*. Pourquoi, parce que le principe de jeu c’est qu’on est dessus et qu’on ferme son bouche. Non, ta gueule, arrête de penser à autre chose, tu joues et c’est tout. Alors qu’avec une œuvre d’art, elle fait des allers retours, elle te parler de ta vie, elle te laisse penser, tu l’aborde tu avance quand elle recule tout ça tout ça.

    Les jeux veulent divertir, pour faire ça ils s’interdisent de nous opposer une fin de non recevoir, ils s’interdisent pour l’instant de se fermer à nous parce que nous n’avons pas l’habitude qu’un jeu nous dise « si tu n’as pas le bon état d’esprit, tu restes là où tu es » (à part peut être Braid).

    *http://www.koreus.com/jeu/the-worlds-hardest-game.html
    Ou Demon Soul

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  7. Roman Age dit :

    Je n’ai rien vu venir! Et encore, il n’est pas question de violence dans l’article (le cinéma des année 30 étant encore très sage).

    Pour ma part, je mettrais volontiers le cinéma et les jeux vidéos exactement sur le même plan, par contre ça ne me choquerait pas de considérer ces deux formes de création à un autre niveau que les formes d’arts telles la peinture, musique, littérature… un niveau inférieur si l’on y tient. Après, placer différentes fromes de création à différents niveaux (choix avant tout subjectif, mais respectable) ne devrait pas systématiquement signifier encenser l’un et démonter l’autre, on peut apprécier la diversité et reconnaître les qualités de chaque forme.

    @Oscar: « Oui, c’est vrai, les jeux sont simples. Ils sont simples même les plus durs »
    C’est une remarque intéressante. Car un jeu vraiment dur serait un jeu qui serait perçu comme « se fermant à nous », ce qui comme tu le dis est interdit
    pour le moment. Imaginons un jeu qui prendrait 2 ans en jouant à plein temps pour en venir à bout, et 8 ans en y jouant régulièrement. Tout ça à cause de sa difficulté extrême, et pas spécialement de la longueur du jeu (je préfère ne pas y penser). Mais pour peu que le jeu soit suffisamment prenant pour avoir envie de persister (il faudrait quand même qu’il soit sacrément génial pour cela), alors pourquoi pas?
    Mais en fait, ce type de jeux existe (à part ce jeu Flash dont Oscar a donné le lien…Oscar, tu m’le copieras ton jeu! :-) ), mais plus par accident.
    Mes références, encore une fois, sont anciennes: Rick Dangerous sur Atari st. La version originale, je précise, donc sans les vies infinies. On pourrait voir cela comme un défaut dans le game design, à une époque où les équipes de dévelopement étaient réduites et où il n’y avait pas forcément de testeurs, mais en réalité le piratage était tellement répandu à l’époque que la version crackée devenait presque la version officielle. Et de fait, je ne connais personne qui ait joué à la version originale de Rick Dangerous.

    Il est vrai qu’une trop grande difficulté semble être interdit, le joueur se sent rejeté, et il rejette à son tour le jeu. Un jeu à score, qui n’a pas de fin, peut être une solution envisagée: le jeu peut prévoir une grande marge de progression basée sur le skill, de façon à récompenser les longues heures de pratique par l’amélioration de son score, et ce même sur des très longues périodes (plusieurs années si on y tient), tout en faisant en sorte, malgré une gande difficulté, de garantir un certain temps de jeu et un certain sentiment d’accomplissement pour les joueurs débutants, ou incompétents (tels les FatMAt et Liquid :-) ).

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  8. Ahah mais vous vous fourvoyez mon bon : pour faire un jeu assez engageant pour que des gens y passent des années il ne faut pas le rendre dur, il faut le rendre enfantin.
    Case in point : World of Warcraft, LE jeu où ça sert à rien d’avoir du skill faut juste y passer du temps.

    Dans l’absolu il existe des jeux auxquels ils faut abandonner un pan de sa vie pour les finir ou même avancer mais qu’est-ce qu’ils t’apportent en retour ? Qu’est-ce qu’ils te disent à part « bravo, tu est le meilleur à une activité sans valeur aucune ! » ?
    http://www.youtube.com/watch?v=sQZuidKexBQ
    http://www.youtube.com/watch?v=vfEaErUp9ng

    Donc oui, l’analogie
    •nous transforme en zombies « immobiles, appesantis et comme paralytiques ,
    Nous transforme en zombies affamés de plus d’action, plus de récompenses et d’achievements.

    •corrompt l’esprit de la jeunesse ( »un peuple hébété par des plaisirs fugitifs, épidermiques, obtenus sans le moindre effort intellectuel, j’affirme qu’un tel peuple se trouvera, quelque jour, incapable de mener à bien une œuvre de longue haleine et de s’élever, si peu que ce soit, par l’énergie de la pensée », passage coupé)
    Effectivement, les jeux c’est pas le mal en soi, le mal c’est que ça serait pas mal de faire autre chose en plus même si ça n’est pas « le peuple » mais plutôt « quelques personnes qui poussent le jeu au vice »

    •ne laisse aucune place à la réflexion et à la rêverie ( »Le dynamisme même du jeu nous arrache les images sur lesquelles notre rêverie aimerait s’arrêter »…), etc
    Là ça n’est pas vrai au sens où les jeux de réflexion nous font mériter certaines récompenses, mais dans le sens qu’on évoquait c’est à dire la difficulté psychologique, oui, je pense que les jeux ne nous incitent pas à enrichir nos vies ne serait-ce que parce qu’ils ont un potentiel limité (il y a X Go dans un jeu, il serait difficile d’y apprendre de nouveaux mots par exemple pour nous qui sommes grands, néanmoins on a un peu tous appris l’anglais devant les jeux à une époque où l’on en connaissait moins).

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